Quand Nina m’écrit….

La vitre épaisse tremble, secouée par le bruit assourdissant des réacteurs de l’appareil qui se pose sur la piste. Les vibrations me remontent le long des membres et m’imposent un mouvement de recul. Mes doigts et mon nez ont déposé une fine pellicule de gras sur la vitre. Mon haleine a formé un petit anneau blanc. Je fixe ce drôle de négatif de moi qui semble m’observer en retour avec sa grande bouche étonnée. J’ai fait cadeau d’un petit bout de mon ADN à cet aéroport. Je souris à l’idée du nombre d’ADN mélangés sur cette vitre. Une vrai boîte de pétri géante. Combien de nationalités ont mélangé ici leurs fluides corporels, émerveillées par les bijoux technologiques sur le tarmac ? Les petits garçons regardent les équipes techniques qui s’affairent pour décharger les bagages et remplir les réservoirs de kérosène. Les pères détaillent les hôtesses en jupes cigares et grimacent en espérant trouver le bon angle de vue pour voir bailler leurs décolletés. Les petites filles serrent leur poupée favorite en se demandant si elle a déjà pris l’avion. Les poupées californiennes font rarement le déplacement jusqu’à Genève, semble-t-il. Les mères s’agacent sur la tenue parfaite de certaines femmes qui s’extraient de l’avion sans une marque de fatigue, ni une mèche déplacée. C’est une vrai gageure que de survivre à un long courrier sans terminer littéralement momifiée. Les petits garçons sont enchantés par les mécaniciens, les bagagistes et les pilotes raides comme la justice dans l’amidon de leurs uniformes et moi, je pense à toi.

Je me mords les lèvres jusqu’à sentir le goût salé de mon sang. Je sens resurgir une douleur vive qui me fend les entrailles comme un coup de couteau. Nous marchons chaque jour le sourire aux lèvres sur une terre dont le noyau est en fusion. La terre est propulsée sur son orbite à une vitesse moyenne de 107 219 km/h. Chaque année nous effectuons sans le savoir une révolution. Il est 6 heures 58 ici, quelle heure est-il chez toi ? Vois-tu les lumière de l’aube poindre ? Es-tu en train de terminer le déjeuner par un café serré ? Vérifies-tu la bonne tenue de ton vernis à ongles, les pieds en éventail devant un coucher de soleil ? Chaque jour nous marchons avec insouciance sur une terre en fusion, mais moi, je sais que le volcan sur lequel je me tiens est prêt à se réveiller à chaque instant. Tu es dans chaque millimètre de ma peau, tu es dans ma lymphe, tu es dans le tissu de mes organes. Dans les reflets des cheveux de chaque brune se terre la menace de te voir ressurgir, te dédoubler, te multiplier, m’envahir, m’éparpiller en mille morceaux épars.

Respirer. Inspirer. Compter jusqu’à 10, bloquer la respiration, compter jusqu’à 5, expirer lentement. Les sophrologues doivent être incapables d’aimer ou de s’en souvenir. Je ne vois pas d’autre explication à mon incapacité à me calmer. La file de passagers s’allonge à la sortie de la passerelle, certains piétinent, hagards. Les enfants perdent patience, se rebiffent, et selon leur âge, courent ou poussent des cris. Je pense à m’arracher les ongles un par un pour me distraire de la douleur qui me retourne toujours les tripes. Tu es peut-être quelque part derrière cette vitre blindée. La climatisation semble incapable de faire redescendre ma température. Je fixe le soleil jusqu’à transformer ma vision en kaléidoscope. Si seulement je pouvais m’aveugler assez pour empêcher la résurgence de ton souvenir.

Je vois danser des lucioles devant mes yeux. J’ai probablement brûlé ma rétine mais pas assez pour oublier. Toi dans la voiture, la jupe retroussée jusqu’aux hanches, ton minuscule string vrillé sur le tapis de sol, ta belle petite chatte luisante, offerte. Toi, les lèvres rougies par les baisers prolongés, les traits un peu marqués par la fatigue et l’alcool, mais le visage emprunt d’un éclat tellement plus délicat et si particulier. Comme si tu savais quelque chose qu’ignore le commun des mortels. Toi le souffle court. Toi la voix rauque. Dans ton regard, un mélange insoutenable de jubilation et de défiance. Comme une invitation à te satisfaire toujours mieux. Ton odeur de bonbon, ta sueur de pacotille. Je t’ai léchée encore et encore, jamais lassée, j’ai visité chaque millimètre de ta peau, chaque repli. J’aurais dû planter un putain de drapeau sur tous les monticules que j’ai gravis.

Toi sur la plage, toi à l’hôtel, toi dans tous les lieux possibles et imaginables. Je t’aurais baisée aux quatre coins du monde. Si j’avais pu, je jure que je l’aurais fait. Je compte jusqu’à 10.

Nina le 31.05.17 en hommage à Candice, 8e merveille du monde, auteure, muse et fauteuse de trouble addictive, et ses textes si inspirants

 

2 Vos commentaires

  • Darras 2 juin 2017 at 7 h 24 min

    Vivant, vrai, joli, tracassant de choses parcourues…

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    • Candice Solère 2 juin 2017 at 21 h 23 min

      Merci pour elle.

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